Parce que mes pieds sont têtus.

mardi 15 novembre 2016

Lyon Urban Trail : hydropolis contrôlé

C'était mouillé. Très. Et ça m'a plu.
C'est aux portes de Sainte Foy que j'ai vraiment commencé à m'amuser. 
Je suis partie en trombe. Sous la flotte. Légère et très court vêtue. Je savais que je risquais gros. 
Le bouchon pend au nez. Une seule solution, moucher la masse. 
Je suis arrivée tôt pour voir partir les amies sur le petit. Tête de pioche. En poncho sur mes pattes nues, je poisse et dégouline et je dandine d'une canne sur l'autre en regardant passer les vagues des premiers baigneurs du LUT sans réussir à croiser mes comparses.
La foule distrait et fait oublier un peu cette grosse pluie molle qui vient coller aux guiboles.
Dans les rangs ça rigole sous les grandes capes, certains sont exagérément chargés et l'eau dégringole sur leur dos bosselé du gros sac caché sous les cirés, gais coolies sous la mousson.
Les sérieux sont devant. Et je suis avec eux. On ne badine pas avec un départ de course. On tait le risque de chute, mais on sait bien que la moindre distraction, à cette vitesse, ne pardonne pas. On règle des frontales, qui, munies de capteurs, ne s'allument pas sous les projecteurs. On règle quand même. Et on occupe les minutes longues et collantes, les yeux fixés sur le départ.
Première ligne. Elle vibre, piaffe, gronde en retenue. Elle ressemble au souffle d'une bête. Lourd, opaque. Il s'échappe en volutes agitées qui allument comme des réverbères, une à une, les lumières des regards. On jauge, on sourit, on risque une blague, on fait mine de rien sous les rayons des lanternes dans lesquels jouent plus fort encore les baguettes obliques de cette grosse pluie invitée à la fête.
Pleine vitesse. La fronde lâche son flot qui se cogne aussitôt à Saint Jean. J'ai beau dégringoler à 3' 50 du kilomètre, je suis cernée de balles traçantes. Se placer. Avant tout. Le râle des montées n'a pas de concurrence. Il grognonne de concert, tandis que le plat de l'entrée annonce la résistance.
J'ai l'impression de me trainer et je me dis déjà, nuque tendue sur les pavés des quais, alors que rien n'a commencé, que je vais couler.
Partie sans rien, exposée au déluge, je ne me laisse aucun choix. Cours ou crève. Je suis préparée. Pas en tête. Rien à gagner. Tout à atteindre.
Je connais le tracé, couru en repérage quelques semaines avant. La montée vers Sainte Foy s'avale vite. La volée de marches ne freine pas l'allure. Dos droit, j'ai répété mes gammes. Il suffit de trouver un rythme. Sur la pointe des pieds. Et ça monte. Comme une crémaillère, cran après cran. Les pentes enchainent de ruelles en escaliers, la mécanique huilée commence à me faire largement sourire et sous ma loupiote j'oublie la pluie, j'oublie la nuit le froid la brume et les embruns, j'oublie les récifs et les pièges que l'on jonche à mes pieds, d'hier et de demain. La nuit n'est qu'un leurre. Le soleil y brille toujours au revers.
Le petit bois me cueille de son unique trace. La horde est derrière, je refoule un cri de joie. Tout est en ordre. Un rang discipliné de loupiotes respire l'air froid en chimères blanches. Un ondoiement souple mène la danse, passant de bosquets en chemins creux, bosses ravines branches basses et racines, hisse dans les raidillons glisse sur les obliques de boue et toujours debout avance en ahanant.
Les réverbères crus nous cueillent sur le gros rond-point de la sortie du bois. Le plus dur est passé et le peloton espacé s'étiole dans le cercle jaune qui chapeaute le ravitaillement.
Je chaparde un fruit sur l'étal en marchant. Vite précis, je repars comme une ombre. 
Foulées fluides, je cours sur les crêtes et dans un sourire décrète que la vie est belle, même au creux des intempéries.
La ville est moins jolie, à moins que je n'y sois plus très attentive. Je me laisse guider par le fil, les rues se vident, et je salue les courageux pisteurs engoncés dans le phosphorescent d'un gilet jaune et qui balisent la trace sur l'asphalte livide.
Je relève la tête à l'approche de Loyasse. J'y ai de la famille. Elle dort paisiblement, dans les bras de grand-père, et je lui lance en trottinant des je vous aime enrubannés des souvenirs de mon enfance Lyonnaise.
La piste fait des boucles. Je pirouette au fort de Vaise. Redescendre pour mieux remonter. Les escaliers ne m'arrêtent pas, je monte, paumes sur les cuisses, nez dans le devant et ma lampe fait luire le feuillage collant qui poisse les marches et piège la course. La fatigue frappe au hasard. Quelques uns s'arrêtent sans préavis, et on se retrouve le nez dans les arrières, à pouffer comme des pensionnaires fugueurs et ravis et dans l'oeil clignote encore l'insolente lueur des joueurs du soir, enthousiastes comme les gamins de la semaine des quatre jeudis.
Je m'engage avec gourmandise dans la pente de la Sarra. Le terrain labouré n'est plus que glaise mais je cascade à mon aise en ricochets agiles sur la déclivité grasse. Crochet à droite, il faut se remonter d'autant par la volée de marches, et je reprends mon rythme, échelon par échelon sans parvenir cette fois à maintenir le dos droit, et je me courbe sur l'effort afin de préserver un peu les quilles pour la dernière réjouissance.
La morsure de la crampe m'arrête en plein élan ! Je surplombe la montée Nicolas de Lange et je prie la Providence et tous ses séraphins de me permettre une fin glorieuse sur ce cher trail urbain. Je claudique un peu puis m'élance encore, l'oeil fixé sur la descente, dévorant deux par deux les marches en oubliant les spasmes. Entrechat en contrebas, devant un attroupement accueillant, je salue d'un éclat de rire et file livrer bataille à Saint Barthélémy. L'hécatombe n'est pas flagrant. Ça monte gaillardement, galvanisé par les vivats de la courageuse foule rassemblée sous les pépins. La baguenaude dans l'ECAM clôture le voyage, je discerne au loin les clameurs de l'épilogue, le théâtre est tout proche, juste derrière la montée, et malgré la pente et les pavés je redouble d'efforts pour finir en beauté.
Je ne suis que plaisir, engouffrée dans l'arène. Qu'elle est noble cette scène, vieille de vingt siècles. 
Je rentre dans la lumière, annoncée comme une reine, et décorée d'un sourire, 
je compose une pantomime.

Photo Gilles REBOISSON pour Ultrarun
- sublime galerie ICI -clic-
LUT by Night 2016 
2h 39' 50"
188e / environ 1800
9 ème féminine - meilleur temps féminin 2h 26' 17" - Un plateau assez serré ! -

lundi 10 octobre 2016

Marathon 2 Lyon. L'indice cible


















Lecteur je préviens. 
ces lignes sont un réquisitoire anti faux-fuyant doucereux et elles dégoulinent en outre, d'auto-censure moraliste.  
Bon. J'abuse un peu.
J'ai juste une tête de mule démesurée. Et un peu de jambes, ça sauve l'honneur.
L'âne vise l'orgueil. C'est entendu.
Alors voilà. J'étais vachement en forme.
Mais vraiment quoi. Je ne faisais pas semblant. Comme il y a six mois. Sur la course Haddock.
Fut un temps j'avais besoin de dire que j'allais bien et aujourd'hui je vais réellement bien.
Bon alors j'ai fait mes gammes. Assez intuitivement d'ailleurs.
L'été n'était pas fait pour bosser. En tout cas dans le sens sportif du terme, bien que j'y aie usé quelques paquets de kilocalories à m'asticoter en déménagements en tout genres.
Mais enfin, les sorties pedibus jambus Pegasus étaient principalement programmées pour m'aérer le caractère et j'étais d'humeur à dégouliner de bonheur pour une sortie au feeling et à bugner d'un crochet du gauche quiconque aurait osé me demander de forcer.
J'ai continué sur ma lancée en septembre, en y incluant, faut pas charrier, quelques belles sorties bi-hebdomadaires à accélération progressive : Kilomètre un en 4'50 et kilomètre 12 en 3'45, pour brosser grosso-modo le tableau -Je vais pas te filer mon plan, tu risquerais de ressusciter mon chrono avorté !-
Bon. Alors. Pour résumer. Soyons con sise. J'ai travaillé sur une base de 4'38 au kilomètre. Soit du  3h 15 au marathon. Je me suis formatée pour cette allure.
J'ai sorti 7 minutes de plus, soit 3 heures 22 minutes et 25 secondes. 1 km 500 de retard sur le chrono escompté. C'est beaucoup.
Avant d'ouvrir le bureau des Paul et Mickey et compagnie je tiens à préciser que je ne considère pas mon chrono comme du tout venant. 
Je suis une pissouse. Comme chacun sait, la pissouse quadra se classe en 3h 30. Je reste de ce fait classée pour la troisième fois consécutive. Je peux courir New-York et Boston. J'ai pas le premier billet pour. Mais je peux. Ça me fait une belle jambe, c'est déjà ça de pris pour les photos IGcompatibles.
Au regard de cette fine observation, j'accepte en vrac les vivats et bravos comme les expressions de peut mieux faire mâtinées de passable. Peu me chaut. C'est un chrono point.
L'observateur sur ce point, a un avis plutôt très consensuel. Le coureur est d'ailleurs, assez consensuel en général. Peu importe ce que tu cours et en combien tu le cours, ce que tu as préparé ou procrastiné, travaillé ou bâclé, pour le conventionnel, c'est toujours un exploit. Ça fait partie du pack coureur. A ce titre, renoncer à la palme de démiurge n'est pas vu d'un très bon oeil. 
C'est joli. C'est vrai ! Je me prends aussi au jeu, et puis ça fait du bien d'être déifié. On a besoin de ça. Terriblement besoin.
Mais le meilleurs compliment qui soit pour moi, est loin d'être celui là. Le plus beau cadeau, celui qui me prend aux tripes et qui fait déborder le vase. Celui qui me fait sourire morveux, yeux baveux et lèvres vitreuses. Le master classe de la complimente, c'est l'aveu, yeux dans les yeux, qui dit ben mon vieux, ça c'est du boulot. Du beau, du dur, du ciblé, du juste, du travaillé, du pensé, de l'acharné, du mérité.
Tu prépares. Tu bosses. Tu gagnes. Et peu importe ce que tu prépares. Il n'est pas question de niveau de cible, il est juste question de cibler.
Il se trouve que pour courir Lyon, comme pour la plupart de mes courses sur route, j'ai bossé un temps cible. Il se trouve que j'étais prête. Il se trouve que j'ai foiré.
J'ai cru un moment que je pouvais être un héros. Juste pour une journée.
J'avais peut-être besoin de ça. 
Penser que je pouvais être encore meilleure que la cible. C'était le début de l'erreur.
Je suis partie comme une flèche. Un sermon sous le crâne à chacune de mes foulées. Je le savais.
Plonger tête baissée dans l'illusion. Du sophisme. Je me persuade que je suis dans le bon.
Logique en même temps.
Et puis je me persuade longtemps, et tant et si bien que je finis un semi en 1 heure et 33 minutes à ma montre, une base de...3 heures 06 au marathon. Bingo.
Des amis sur le tracé m'encouragent. Je crois qu'ils pensent aussi, à cet instant que je peux tenir. J'ai une foulée qui peut laisser penser que je suis facile. Même quand je ne le suis pas.
Je donne souvent l'illusion que je suis facile. Même quand je ne le suis pas.
Il m'arrive de rares fois d'exposer mes défaillances. Nicolas, à Cheverny le sait. 
Peu importe. Je ne suis pas mal en point. Loin de là. Mais je décline, doucement. Je perds de la vitesse, m'agace pour l'augmenter, chope un point de côté, maîtrise une crampe. Je ne cesse de tenter de maintenir l'aiguille d'une allure qui tend à échapper à mon contrôle et je ne m'accroche plus au kilomètre 38 qu'à l'idée de sauvegarder un embryon de record personnel.
Et j'y arrive.
Une minute et quelques secondes de gagnée sur la distance. Ce n'est rien. Quelques grammes de poussière. Pas d'étoile. Mon marathon de Cheverny était bien plus beau tu sais. Couru corps et âme à nu et à tripes. 
Je suis rage. Je suis penaude. Je suis colère et bêtise. Pas besoin d'analyse. Elle est toute faite. Je savais en courant ce que je faisais. Je suis partie trop vite. Je n'ai pas décomposé ma course. 
Payée cash.
Quand tu marches le nez dans les étoiles, tu tombes dans la fosse à purin. Parait. C'est en Chine qu'y disent. Ma maman, elle, disait que j'avais "my brain in my toes". Vérifié.
Ceci étant dit. Et ceci étant fait. 
Much ado about nothing ou quasi.
Je tenais à dire ma philosophie toute personnelle de la performance. Elle tient à un travail, bien plus qu'à une à posture. J'admire avant tout les personnes qui osent avouer leurs objectifs, bien plus que celles qui avancent dans le qu'en verra t'on. Annoncer la couleur quand la course est faite, c'est donner la météo de la veille.
La performance dans le sport se joue sur la connaissance de soi. De ce que l'on peut envisager, avec sérieux, en temps, en classement, en kilométrage, peu importe. 
L'accomplissement n'est pas le degré, il est l'objectif.
Perdue ou gagnée, la course est jouée. Elle n'est que plaisir, et cela est évidement acquis, je passe sur cette idée stupide et tenace qui chercherait à démontrer que le degré de plaisir en course serait inversement proportionnel à la recherche de performance. 
Qu'elle soit dépassement, médiocrité, erreur ou abandon la valeur de la course ainsi mesurée, n'en a au final, que plus de saveur et d'importance.
Je ne suis pas un héros. J'aurais pu l'être si j'avais tenu mon objectif.
Mais je ne suis finalement,
qu'une mule altière.
Et c'est un peu bête. Certes. Mais c'est parce que mes pieds sont têtus.
Alors je recommencerai.

































Merci à Eric, entraîneur patient.
Merci à Mathias et à Audrey, supporters confiants.
A Hanke et à Nicolas.

dimanche 25 septembre 2016

Gamberge

Cette sortie fut circonstancielle.
Il faisait beau encore. Un petit matin clair, de cette constante lumière laiteuse de traînée de ciel d'été.
lambinaient les baskets, en attendant les quais. Il m'a interpelée :
"Vous devriez le lire. Mon roman"
Je dévisage l'homme. Plutôt quinqua. Plutôt grand. Plutôt bien.
"Vrai, vous devriez. Je vous croise parfois. Il parle de femmes. De nouveau départ. De muse, 
d'égérie et de Lyon aussi"
Je souris avec les yeux. Ils doivent dire d'accord. D'abord je suis incapable de m'offusquer ou de faire semblant, tu sais, de ce genre d'air d'offense faussement retenu, de cette apparence maniérée urbaine et coincée qui montre que tu es une femme du monde, emprunte de ce code social immonde qui cache ce qui doit se montrer et montre ce qui est surfait.
Je souris avec les yeux, avec la bouche aussi. D'accord je dis.
Il faisait doux au fait. Je crois, un peu. Il faisait un temps à filer léger.
S'égrainent les pavés, les ponts, les kilomètres des quais.
Passent les péniches. Les verdoyantes, les modernes, les délabrées, les louches et les cachées.
Personne au petit matin. Ma pomme, et ce fleuve satin, enrubanné de sequins dont les éclats accrochent l'oeil qui doit plisser sous les vives éclipses et qui font rire encore plus franc.
Le grès blanc marié aux pavés jaunes déroule sous mes foulées. J'allonge et je délie mentalement les noueux rails noirs onduleux qui filent en volutes élégantes le long du mur d'accotement de ce si joli quai de Saône. 
Pirouettait ma jupette au gré des obliques. Je brûlais le pavé. Il m'a interpelée : 
"Je voudrais sortir !"
Ses longues mains de quinqua cagneux agriffées à la berge, il me tend un visage hâve et ruisselant. 
La bouclette dégouline en ribambelle bourbeuse et lui donne un air de chat échaudé.
Il n'y a pas long, entre le niveau de l'eau et la berge, mais l'homme semble épuisé, comme las d'avoir barboté trop longtemps et il me dévisage d'un air de grand gosse qui aurait commis une grosse sottise et que sa mère vient gourmander. 
Je m'agenouille et aussitôt s'agrippe de toute sa carcasse de géant entourbé. Le tableau doit être amusant, tiens, vu du haut, comme si une girafe se pendait à un fil de pêche : Je ploie sous le fardeau, les genoux raclent sur le rebord et je me vois déjà tomber à l'eau, avec ma jupette et mes baskets !
Attendez je lui dis. Et je n'ai pas continué ma phrase, qu'il me supplie de ne pas le laisser.
Il me fait peine, ce grand dadais, et je dois le rassurer, un peu, et promettre surtout, de revenir en moins de deux.
Un coureur passe et je le hèle. Retire ses écouteurs et de bonne grâce écoute ma requête.
Je ne sais pas si il comprend vraiment, la situation est cocasse et il faut dire que je suis déjà bien crasse, toute barbouillée des traces des mains agricheuses de mon ami la perche ! mais nous sommes deux maintenant à le sortir de là, pieds calés au bollard pour ne pas basculer. Il est lourd l'animal, d'autant plus pesant qu'il gigote et se tord avec l'énergie d'un désespéré et parfois se lasse et s'arrime avec l'inertie d'un noyé.
Une jeune femme passe, et nous sommes trois à le hisser et le voilà bientôt gisant sur le rocher égouttant ses grands abattis trempés. Mes deux compères filent dans la foulée, et je me penche une dernière fois sur ce grand bêta déconcerté.
"Que je ne vous croise plus dans cet état !" lui dis-je d'un ton d'institutrice. 
"Il faudra que je raconte ! ça m'amuse !"
J'ai embrassé Lyon du regard, laissant l'homme à son nouveau départ. 
Il faisait doux au fait. Je crois, un peu. Il faisait un temps à filer léger et à aimer la vie.
Et j'ai ri.

dimanche 4 septembre 2016

La nouille et le boeuf

Une nouille vit un boeuf.
D'abord, comme à son habitude, elle sort de sa chaumière, s'étire et s'assouplit.
Sur l'appui de la fenêtre, l'offrande : La courge est grosse ce matin.
C'est un régulier. Le paysan voisin. Tout à l'heure il lui donnera une salade montée.
C'est un pote âgé. asocial. Et pas si vil. Elle fera une soupe tiens.
Elle part par le chemin tordu. A petits pas de pas pressée.
Les noisetiers biscornus en haies plessées délimitent les pâturages. Entre deux arbres le bestiau mastoc mastique, dolent.
Le taureau du voisin paysan. Sa prunelle, valseuses en galerne.
L'animal lui semble de belle taille,
elle qui n'était pas franchement épaisse.
Il est là, qui paît et qui montre ses fesses.
Curieuse, se gausse et s'étonne
comparant l'animal à un athlétique mâle
courtaud molosse à l'ignorance abismale.
Se pointe le maître "Ah mais salut championne !"
se gaussant, jabot turgescent, deux pouces à la ceinture, s'enfle et se flatte
"Ne t'en approche point, chétive pécore, c'est qu'il y a, dans ces baloches, un entier cheptel, tu t'approches, il t'embroche !"
"C'est que je m'étonne" réplique la polissonne "une si vigoureuse carcasse sur de si frêles cannes !
Le paysan se renfrogne, toise la bêcheuse et cède tout à trac en une bouillie boudeuse
"il est vrai, à trop se reproduire, sa fin est bien fâcheuse
C'est qu'enfin à trop monter, les postérieurs le lâchent"
Et la poussant du coude rajoute d'un air potache
"c'est t'y pas sot tout d'même de clamser pour des vaches !"
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus justes
chacun veut vivre comme les grands seigneurs
petit ou grand manant a ses ambassadeurs
exécutant sans égard des créatures robustes.

Cette bête histoire de couilles mérite la bafouille
Elle n'est pas bien sagace
mais enfin je m'agace, et je me dis comme ça, qu'on voudrait bien parfois
casser trois pattes
A un connard.

mercredi 17 août 2016

Une première Alpine avec du monde aux balcons

Ça faisait vingt ans je crois. Vingt longues années. Ou un peu moins. Mais ça faisait trop longtemps.
Je n'y avais plus posé un pied et je regardais de loin les photos des uns, les tracés gps des autres. Et j'avais envie. Très.
Je mélange aujourd'hui les lieux. Mon père nous emmenait marcher. Il me semble que c'était parfois très haut. Ma rétine est définitivement frappée par la lumière dorée badigeonnée des cimes et des miroirs argent de ces lacs d'altitude qui contiennent dans leur éclat toutes les promesses d'une halte salutaire.
J'entends siffler les marmottes. A moins que ce ne soit mon père. Je râle derrière. La chaussure est toujours trop lâche ou trop serrée ou trop petite à moins que ce ne soit le pied. Trop grand. J'ai souvent mal à mon caractère en montant. J'ai 8 ans peut-être. Les chemins sont pointus et les cols toujours trop obtus. Le refuge est là-haut dit mon père. Mais attendez moi ! je lui réponds. Avance et tu verras. Et je vois. Et je me souviens des panoramas. Des volcans de l'Auvergne en passant par la Rhune, d'ossau à Bigorre, du Verdon à la vallée des merveilles, Ventoux, Ecrins, Savoie. Chapelet de cratères enfilés sur la ligne de crêtes, départs dans la nuit. Territoire des Pottok. Percée dans les brumes, la terre du petit matin respire et puis, quand l'opacité se déchire, c'est une infinie palette de verts embrasée d'orange et du feu d'un astre au réveil dont les rayons horizontaux font taire en une éclisse toutes les arrogances des hommes et des bêtes : La force Basque nait au petit jour au sommet de la Rhune.
Les Pyrénées ont du caractère, mais je fus marquée par les Alpes. Mes premiers souvenirs sont à Peisey. Haute Savoie. Mon oncle y est médecin. Mes cousines savent skier avant de marcher, et nous arrivions de la ville, gauches mais émerveillés, par leur vie simple et rude, sans trop savoir si nous les envions. La neige monte jusqu'à la fenêtre de l'étage. Le chien revient de sa maraude, les sommets aveuglent. Je n'ai souvenir que de bleu électrique, de blanc argent et des bégudes percées d'eau claire au bord des chalets sombres.
Je me souviens de l'ombre rouge des roches du Verdon. Du chemin étroit et des échelles que nous empruntions sans filet. De l'eau transparente des mètres en contrebas et des galets ronds qui nous meurtrissaient les fesses à l'heure du casse-croûte, que nous passions alors en baignades frigorifiées et concours de ricochets. La vallée des merveilles est une récréation. La masse sombre de la forêt de mélèzes s'ouvre sur un trésor minéral. Nous jouions à Cromagnon sur cette étendue plate et mystérieuse et nous en revenions toujours les poches pleines de minuscules ammonites et d'opercules fossiles.
Le Ventoux signe mon entrée chez les vrais randonneurs. Je gravis, grave et ravie, seule enfant de l'aventure, le géant de Provence, avec une fierté qui m'émeut encore aujourd'hui. Mon père m'encourage sous l'accablante chaleur et je m'enorgueillis de marcher dans ses pas, consciente du privilège et un peu effrayée par cette immensité minérale d'où émergent, rabougris, des moignons d'arbres desséchés. Du sommet nous longeons la crête, et je crois bien ne plus avoir d'autre conscience à l'arrivée, que ce coin de table ombragé sur lequel se succèdent les meilleurs diabolo-menthe de ma vie et du monde tout entier.
De pâturages en pierrailles, de crêtes en crozets, je fais remonter un chapelet de souvenirs sur le trajet de mes vacances. Stéphane et Gemma m'accueillent. Je vais courir petit, mais courir les Alpes, et je souris devant le couchant des montagnes.
Chateauvieux. Du beau monde aux balcons, si j'en crois mon hôte. L'une des dernières courses du challenge local attire les ambitieux. Les filles sont jeunes et affûtées, coachées par des athlètes, et du premier coup d'oeil je perçois le niveau, aussi élevé que l'altitude au départ, qui ne m'est pas coutumière.
Je suis heureuse d'être des leurs. J'ai quitté ma plaine avec un furieux besoin d'oxygène, et je me gargarise d'air et de sublimes paysages.
Je retrouve Hélène et Julie, qui définitivement et en une accolade, conquièrent la précieuse communauté des purs amis, et puis Fred, alias Gurren, animal végane bipède et roulant déjanté visiblement non carencé dont les vidéo fort bien montées me divertissent autant qu'elles m'interpellent.
Je ne sais pas à quoi m'attendre. Mais j'attends avec plaisir. Le froid matin pique un peu, mais il va faire chaud. Trop. Il est drôle ce pays, où on passe d'hiver à été Austral en une ligne d'horizon débordée du soleil !  
Le départ est corné et on monte sur bitume. Il m'avait semblé que ce n'était pas prévu. Mais j'accroche, pas mal placée devant, jusqu'à ce que la tête se décroche, et qu'en une clameur déboule sur l'arrière déboussolé. 2 km 600 de côte. Faux départ, vraie suée, mais le peloton se marre et redescend de bonne grâce. Le ton est donné : décontraction !
Les marnes. Masses anthracites. Elles craquellent sous la chaleur et ruissellent en schiste noir, formant des monts, des ravines et des crêtes instables et arides. Le train serré du départ soulève la poussière grise. Je mets un peu de temps à m'accoutumer, calant mon souffle sur un cardio un peu plus élevé que d'habitude : L'altitude a fait légèrement bouger l'horloge cardiaque.
De là haut, la vue est grandiose ! Le tracé offre un panoramique de choix. Céüze, pic de bure et vieux Chaillol exposent leurs reliefs sur une plaine verdoyante semée de taches bleues. Je me raisonne pour ne pas me retourner sur chaque trouée et me cramponne au terrain cabossé.
Dans une montée, Fred me rattrape et fait l'article. Les nombreuses pentes nous mouchent et les sous-bois rafraîchissent. La chaleur terrasse les organismes et nous faisons provision d'ombre en silence en prévision du retour dans les marnes. Je me retrouve seule au 15 ème. Revigorée par un ravitaillement prolongé. Je prends de l'assurance. Les descentes esquintent et vrillent les appuis. Je m'amuse des improbables montées à flan de collines limoneuses du haut desquelles bénévoles et photographes hilares accueillent le coureur plus égayé au fond qu'abattu, à mesure qu'approche l'écurie, et l'ultime morceau de route, bien que légèrement montant, me permet de finir presque fraiche dans un semblant d'élan gagnant.
Je prends mon temps, profite de l'ambiance amicale et de ce joyeux brouhaha à l'accent déjà chantant de cette presque Provence. File me rafraichir à la douche installée sur la place, reviens guillerette accueillir les amis et taper la causette et puis j'entends mon nom, appelé du podium, surprise vraiment de me retrouver ici, 6 ème des féminines et félicitée par catégorie.
J'ai couru les Alpes en cette mi aout. Oh, pas bien haut c'est vrai. Et puis pas bien grand. Mais je soupire les yeux plantés dans les aiguilles, et il me semble, sur le chemin du retour, que la montagne me sourit.

M.E.R.C.I Stéphane et Gemma !

lundi 6 juin 2016

Terres vives, à coeur et à corps

Je me régale !
J'ai chaussé les bons pneus. Mes Speedcross et moi on fait corps. La trace détrempée est un jeu. Droit dedans.
L'orage me réveille avant 6 heures. J'ouvre un volet sur le déluge. Noir. Tonnerre et trombes. La rue déborde et le caniveau bouillonne. Je souris. La journée sera bonne.
Dimanche un peu sur un coup de tête, j'avais longé le canal. Le fin ruban de terre bordé de hautes herbes dégringolait en torrent gris. Un rideau de grosse pluie cascadait en gouttes sonores sur l'eau. J'étais bien, comme en croisière, et tout en maintenant mon rythme, les pieds dans les flaques, j'avançais, dérangeant des hérons lourds qui se déplaçaient mollement d'une rive à l'autre, frôlant laborieusement l'eau terne.
La chape s'est craquelée dans la matinée. L'air épais déplace des nappes de bouffées chaudes. La terre s'évapore en brume volatile et sur les coteaux lumineux le ciel projette un jeu d'ombres et de lumières ondulantes. On dirait qu'une colonie invisible d'enfants dansants fait bruisser les champs de blé en herbe. La campagne s'ébroue en jolie farandole.
Le petit centre de Mènetou, encadré de vignes tendres alignées au cordeau fourmille du joyeux monde des téméraires coureurs de chemins. Ils sont venus en tribu. La diversité des courses invite la famille au complet. Chacun encourage sa chacune. Les enfants piaillent puis sérieusement s'alignent. La coulée s'élance de toute son insolente puissance juvénile. Dans les rangs ça rit, ça crie et puis passent, au rythme des vivats, les bruyantes foulées de l'enfance.
Nous sommes une bonne grappe de camarades du club. Alignés sur diverses distances. J'ai opté pour la plus grande boucle. Un 23 kilomètres. Une sortie plutôt modeste. Je me destine à de plus larges amplitudes !
Comme à chaque sortie hors stade, l'ambiance est heureuse. Il faudra que je leur dise un jour, combien ils me portent tous de leur humeur radieuse, en cette année brouillonne.
Je croque une pomme du verger voisin et je devise avec les miens, attendant le départ. L'oeil sur le plafond redevenu nuageux, nous parions sur un grain avant l'arrivée. Il nous rafraichira.
Je repère une féminine au profil de gagnante. Je range immédiatement cette info sous le cortex préfrontal que je recouvre d'une bonne dose de lâcher prise.
Et je déroule.
Le flot dévale la courte pente. Bifurque rapidement et s'engouffre dans les vignes.
L'horizon s'ouvre. Et je suis déjà bien.
Montées. Descentes. Ondulations des coteaux. La foulée s'adapte et le souffle se place.
Le ruban de coureurs s'étire déjà et je ne suis pas en tête. Je prends le temps.
Le terrain cabosse. Fraichement charrué il se disperse en bosses. Il faut louvoyer entre ornières et herbes hautes et les passages damés reposent les appuis. Le relief m'adopte doucement. Je lève le nez sur une palette de verts, de gris, d'ocres et de bruns. Des trouées de lumière aquarellisent un paysage géométrique, comme si l'orage de la nuit avait laissé tomber une éclaboussure sur une étude hexachrome de Paul Klee. Les rangs de vignes ondoient d'un trait mal assuré de terre d'ombre brûlé et les vrilles gribouillent de leur tendre vert Alizarine ces champs bien ordonnés que chapeautent placides des baraques de pierres cendrées.
Et puis, à la faveur d'un contour, là, juste après le coude, ça plonge. Le chemin se resserre sur une foulée qu'il faut sans cesse réajuster. Les ruisseaux rigolent et les rigoles ruissellent, une boue collante barbouille les traces et ça fait des grands slurp, sous la semelle grasse.
Ça commence à me plaire !
Sillons : le bois fait des vagues. Elles déferlent en boue visqueuse s'insinuant sous la chaussure. Il faut cramponner et filer droit. Tout droit. Les flaques sont si larges parfois qu'en y balançant le pied on ne sait jamais jusqu'à quel point il ira s'enfoncer ! Et ça fait des grands splatchs. Le derrière éclabousse. Je barbouille le devant. Allons-y gaiment. Je suis le train masculin. Ça commence à peiner. Certains s'arrêtent pour décrotter et je décrète que plus rien ne m'arrête.
Je rigole toute seule dans le ruisseau !
Une trouée parfois. A la faveur d'un tournant. Et puis non. Tu croyais ? La coulée verte n'est que piège. Tout ce vert d'hautes herbes frissonnantes n'est que marais. Je ris. Et puis soudain, la bas, pas si loin. J'aperçois une féminine. Fini de se gondoler : L'espace qui nous sépare est une lacune que je m'applique à combler. Je ne la rattrape qu'en deux petits kilomètres. Toujours de boue. Je suis facile et heureuse de l'être : Ma dernière course sans rien subir remonte à trop loin. Marathon de Lyon si je me souviens bien. Et bon sang que c'est bon de faire corps avec le terrain et de jouer sans peiner, ou juste assez pour se rappeler que rien n'est acquis et qu'il faut rester vigilant. Toujours.
Je passe devant en coupant un coude. Le sol est particulièrement fuyant : Il en sème un paquet ! Ce n'est plus un champ, c'est une rizière ! La cheville se tord dans le billon bute dans les mottes et glisse sur les coteaux gras. Au 18 ème kilomètre, retour à la terre ferme. Crochet dans une cours de borderie. Le chien aboie. Le traileur passe. Court passage sur le bitume. Ultime salut aux vignes. Vingt bornes.
Je cueille au passage un camarade de club. Surprise de le voir en peine : La crampe ne prévient pas. Et j'en connais un sillon depuis la SaintéLyon !
Accroche je lui dis. Je navigue à vue. Et je l'entends derrière. Je pousse un peu pour le plaisir, sur la dernière bosse. L'arrivée est tout en haut, perchée près du clocher. Une montée de rien. Les gens hèlent et applaudissent. Oui oui, je sais, je sais : Seconde !
A deux pas de la ligne arrête. Me tourne pour accueillir mon compagnon des derniers mètres. Et nous arrivons main dans la main sourire fendu jusqu'aux tempes. Crottés. Trempés mais euphoriques, de cette allégresse qui retrace en un éclat, tous ces entrainements arrachés aux jours d'avants, difficiles parfois, encouragés toujours, par toute une clique d'optimistes coureurs, jeunes, moins jeunes, compétiteurs avertis ou néophytes. Copains de club avant tout. Complices de bonheur. Surtout.

Merci aux organisateurs pour ce très joli trail !
Merci aux fabuleux bénévoles.
Mènetou en terres vives : Un trail à ressentir !


Merci au Berry Républicain et à Laurent Brière (BEtrained Production. Superbe album à voir ici )

lundi 16 mai 2016

Fox trotte

J'ai décidé de faire le grand tour. 
La route minuscule bifurque rue du paradis. Elle plonge sur trois bons kilomètres en direction de Trinquelin, le hameau qui sonne comme une promesse d'apéritif en terrasse. Dans un petit hangar, on y fait des confitures que les parisiens s'arrachent. C'est minuscule. Un moulin, dix maisons de pierres jointoyées d'arène. Trois gosses taquinent une balle, les chiens aboient mais personne n'y passe.
La chaussée criblée d'ornières voit passer plus de bétail que d'hommes. Il n'y fait jamais soleil et la forêt qui la borde semble plongée dans un illimitable sommeil.
Deux arbres rachitiques à la corne brune habillée de sphaigne retiennent un monstrueux bloc de gré. Suspendu sur un virage il nargue de sa masse ronde et suintante tout inconscient qui prendrait le risque de passer sous son ombre. On dirait qu'il respire. Et qu'il se moque. Flanqué de ses deux comparses écorsés vifs sous l'ancestral impact, il laisse passer, magnanime, tout promeneur respectueux des lieux. On serait presque tenté de saluer bien bas et d'adresser deux trois prières à l'esprit de la forêt afin de dissuader les deux portiers en chênes nés, de baisser la garde pour délivrer la bête.
Le danger passé, je déroule la foulée. Descente. Le ruisseau en contrebas chuinte tout un tas de secrets. Le filet d'eau, encore gros en cette saison, se gargarise d'histoires de bêtes. C'est tout un monde qui murmure un chapelet de fables farces, depuis la source jusqu'à la fontaine.
Le chemin rigole moins, passé la dernière maison du hameau. La forêt laisse place à la prairie grasse. Les vaches lasses ruminent leur ennui. Et puis ça remonte. Par bosses. De vagues bosquets projettent de l'ombre et l'épervier perché sur un piquet émoussé, cligne de l'oeil, l'air de penser que le promeneur abuse.
Je m'arrête un peu, sur le bas côté. Je n'ai pas beaucoup d'eau. Je bois avec parcimonie. Le ciel, l'air de rien, brasse un souffle tiède piqué des rayons d'un soleil chaque minute plus dardant.
Je m'engage sur la piste que de méphistophéliques grumiers ont tracée à travers les chênaies afin de couper au travers du relief et écourter ma sortie qui risque de me déshydrater.
Le sol criblé de fondrières, de trous et de traces épaisses, stigmates d'un frais débuscage me vrille les chevilles. Le paysage est triste, figé dans un amoncellements de troncs fluotés et de litière récemment lacérée. Je fais volte face. Redescends vers l'asphalte et je signe pour les champs et le tracé rassurant bien que plus long, d'un itinéraire balisé.
Je rumine un peu, de concert avec le bovin voisin puis je reprends mon rythme, rassurée finalement d'avoir opté pour la route et son itinéraire tout tracé. Je sais que le dernier tronçon ne sera que chemins, cailloux ruisseaux et monotraces et que, peu habituée à ce type de terrain, j'en serai bien assez tôt lasse.
La montée vers Saint Léger se fait sous une chaleur écrasante. Je courbe le dos et m'échine à avancer à bon rythme. Pas question de ralentir sapristi ! Je m'arrêterai en sous-bois, plus loin, sur le chemin de l'abbaye.
Je bifurque au calvaire. Vers la Pierre qui vire. Je ne sais pas au juste combien il me reste à parcourir avant d'atteindre l'austère monastère. Mais je sais qu'il y a de l'eau. Précieuse étape. Je me cogne de l'asphalte depuis trop longtemps déjà et d'un bond passe le fossé pour continuer sur le bas côté.
Il surgit à cet instant. Boule rousse. Bondit hors du ravin. Je le dérange en pleine chasse. 
Je me fige, goupil en fait autant. Un instant dresse son fin museau vers l'enquiquinante, jauge l'inopportune ébouriffe sa fourrure et tourne les talons. Je m'attends à ce qu'il disparaisse, d'un mouvement vif, dans les fourrés, mais il pointe sa queue en balancier, et peinardement reprend son trot, là, devant, et naturellement je suis, retenant mon souffle et mesurant ma foulée pour me caler dans son sillon. Nous parcourons vingt mètres, et cela semble long, suspendue à cet hôte qui instantanément m'enlève toute trace de relâchement. Comme si je n'étais pour lui qu'un simple humain semblable à cent mille humains, de ceux qui se laissent apprivoiser et ne voient bien qu'avec le coeur.
Et puis il a fini par bifurquer. Et je ne l'ai plus vu, d'un coup.
J'ai repris mon errance, enrichie de ces quelques secondes offertes, de cette faveur consentie par un renard devenu lièvre et qui laisse dans son empreinte une irrécusable morale. 
"Ce qui sauve c'est de faire un pas. Encore un pas. C'est toujours le même pas que l'on recommence"
Fox trotte.
Cette leçon lui vaut bien un hommage !