Parce que mes pieds sont têtus.

dimanche 25 septembre 2016

Gamberge

Cette sortie fut circonstancielle.
Il faisait beau encore. Un petit matin clair, de cette constante lumière laiteuse de traînée de ciel d'été.
lambinaient les baskets, en attendant les quais. Il m'a interpelée :
"Vous devriez le lire. Mon roman"
Je dévisage l'homme. Plutôt quinqua. Plutôt grand. Plutôt bien.
"Vrai, vous devriez. Je vous croise parfois. Il parle de femmes. De nouveau départ. De muse, 
d'égérie et de Lyon aussi"
Je souris avec les yeux. Ils doivent dire d'accord. D'abord je suis incapable de m'offusquer ou de faire semblant, tu sais, de ce genre d'air d'offense faussement retenu, de cette apparence maniérée urbaine et coincée qui montre que tu es une femme du monde, emprunte de ce code social immonde qui cache ce qui doit se montrer et montre ce qui est surfait.
Je souris avec les yeux, avec la bouche aussi. D'accord je dis.
Il faisait doux au fait. Je crois, un peu. Il faisait un temps à filer léger.
S'égrainent les pavés, les ponts, les kilomètres des quais.
Passent les péniches. Les verdoyantes, les modernes, les délabrées, les louches et les cachées.
Personne au petit matin. Ma pomme, et ce fleuve satin, enrubanné de sequins dont les éclats accrochent l'oeil qui doit plisser sous les vives éclipses et qui font rire encore plus franc.
Le grès blanc marié aux pavés jaunes déroule sous mes foulées. J'allonge et je délie mentalement les noueux rails noirs onduleux qui filent en volutes élégantes le long du mur d'accotement de ce si joli quai de Saône. 
Pirouettait ma jupette au gré des obliques. Je brûlais le pavé. Il m'a interpelée : 
"Je voudrais sortir !"
Ses longues mains de quinqua cagneux agriffées à la berge, il me tend un visage hâve et ruisselant. 
La bouclette dégouline en ribambelle bourbeuse et lui donne un air de chat échaudé.
Il n'y a pas long, entre le niveau de l'eau et la berge, mais l'homme semble épuisé, comme las d'avoir barboté trop longtemps et il me dévisage d'un air de grand gosse qui aurait commis une grosse sottise et que sa mère vient gourmander. 
Je m'agenouille et aussitôt s'agrippe de toute sa carcasse de géant entourbé. Le tableau doit être amusant, tiens, vu du haut, comme si une girafe se pendait à un fil de pêche : Je ploie sous le fardeau, les genoux raclent sur le rebord et je me vois déjà tomber à l'eau, avec ma jupette et mes baskets !
Attendez je lui dis. Et je n'ai pas continué ma phrase, qu'il me supplie de ne pas le laisser.
Il me fait peine, ce grand dadais, et je dois le rassurer, un peu, et promettre surtout, de revenir en moins de deux.
Un coureur passe et je le hèle. Retire ses écouteurs et de bonne grâce écoute ma requête.
Je ne sais pas si il comprend vraiment, la situation est cocasse et il faut dire que je suis déjà bien crasse, toute barbouillée des traces des mains agricheuses de mon ami la perche ! mais nous sommes deux maintenant à le sortir de là, pieds calés au bollard pour ne pas basculer. Il est lourd l'animal, d'autant plus pesant qu'il gigote et se tord avec l'énergie d'un désespéré et parfois se lasse et s'arrime avec l'inertie d'un noyé.
Une jeune femme passe, et nous sommes trois à le hisser et le voilà bientôt gisant sur le rocher égouttant ses grands abattis trempés. Mes deux compères filent dans la foulée, et je me penche une dernière fois sur ce grand bêta déconcerté.
"Que je ne vous croise plus dans cet état !" lui dis-je d'un ton d'institutrice. 
"Il faudra que je raconte ! ça m'amuse !"
J'ai embrassé Lyon du regard, laissant l'homme à son nouveau départ. 
Il faisait doux au fait. Je crois, un peu. Il faisait un temps à filer léger et à aimer la vie.
Et j'ai ri.

dimanche 4 septembre 2016

La nouille et le boeuf

Une nouille vit un boeuf.
D'abord, comme à son habitude, elle sort de sa chaumière, s'étire et s'assouplit.
Sur l'appui de la fenêtre, l'offrande : La courge est grosse ce matin.
C'est un régulier. Le paysan voisin. Tout à l'heure il lui donnera une salade montée.
C'est un pote âgé. asocial. Et pas si vil. Elle fera une soupe tiens.
Elle part par le chemin tordu. A petits pas de pas pressée.
Les noisetiers biscornus en haies plessées délimitent les pâturages. Entre deux arbres le bestiau mastoc mastique, dolent.
Le taureau du voisin paysan. Sa prunelle, valseuses en galerne.
L'animal lui semble de belle taille,
elle qui n'était pas franchement épaisse.
Il est là, qui paît et qui montre ses fesses.
Curieuse, se gausse et s'étonne
comparant l'animal à un athlétique mâle
courtaud molosse à l'ignorance abismale.
Se pointe le maître "Ah mais salut championne !"
se gaussant, jabot turgescent, deux pouces à la ceinture, s'enfle et se flatte
"Ne t'en approche point, chétive pécore, c'est qu'il y a, dans ces baloches, un entier cheptel, tu t'approches, il t'embroche !"
"C'est que je m'étonne" réplique la polissonne "une si vigoureuse carcasse sur de si frêles cannes !
Le paysan se renfrogne, toise la bêcheuse et cède tout à trac en une bouillie boudeuse
"il est vrai, à trop se reproduire, sa fin est bien fâcheuse
C'est qu'enfin à trop monter, les postérieurs le lâchent"
Et la poussant du coude rajoute d'un air potache
"c'est t'y pas sot tout d'même de clamser pour des vaches !"
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus justes
chacun veut vivre comme les grands seigneurs
petit ou grand manant a ses ambassadeurs
exécutant sans égard des créatures robustes.

Cette bête histoire de couilles mérite la bafouille
Elle n'est pas bien sagace
mais enfin je m'agace, et je me dis comme ça, qu'on voudrait bien parfois
casser trois pattes
A un connard.

mercredi 17 août 2016

Une première Alpine avec du monde aux balcons

Ça faisait vingt ans je crois. Vingt longues années. Ou un peu moins. Mais ça faisait trop longtemps.
Je n'y avais plus posé un pied et je regardais de loin les photos des uns, les tracés gps des autres. Et j'avais envie. Très.
Je mélange aujourd'hui les lieux. Mon père nous emmenait marcher. Il me semble que c'était parfois très haut. Ma rétine est définitivement frappée par la lumière dorée badigeonnée des cimes et des miroirs argent de ces lacs d'altitude qui contiennent dans leur éclat toutes les promesses d'une halte salutaire.
J'entends siffler les marmottes. A moins que ce ne soit mon père. Je râle derrière. La chaussure est toujours trop lâche ou trop serrée ou trop petite à moins que ce ne soit le pied. Trop grand. J'ai souvent mal à mon caractère en montant. J'ai 8 ans peut-être. Les chemins sont pointus et les cols toujours trop obtus. Le refuge est là-haut dit mon père. Mais attendez moi ! je lui réponds. Avance et tu verras. Et je vois. Et je me souviens des panoramas. Des volcans de l'Auvergne en passant par la Rhune, d'ossau à Bigorre, du Verdon à la vallée des merveilles, Ventoux, Ecrins, Savoie. Chapelet de cratères enfilés sur la ligne de crêtes, départs dans la nuit. Territoire des Pottok. Percée dans les brumes, la terre du petit matin respire et puis, quand l'opacité se déchire, c'est une infinie palette de verts embrasée d'orange et du feu d'un astre au réveil dont les rayons horizontaux font taire en une éclisse toutes les arrogances des hommes et des bêtes : La force Basque nait au petit jour au sommet de la Rhune.
Les Pyrénées ont du caractère, mais je fus marquée par les Alpes. Mes premiers souvenirs sont à Peisey. Haute Savoie. Mon oncle y est médecin. Mes cousines savent skier avant de marcher, et nous arrivions de la ville, gauches mais émerveillés, par leur vie simple et rude, sans trop savoir si nous les envions. La neige monte jusqu'à la fenêtre de l'étage. Le chien revient de sa maraude, les sommets aveuglent. Je n'ai souvenir que de bleu électrique, de blanc argent et des bégudes percées d'eau claire au bord des chalets sombres.
Je me souviens de l'ombre rouge des roches du Verdon. Du chemin étroit et des échelles que nous empruntions sans filet. De l'eau transparente des mètres en contrebas et des galets ronds qui nous meurtrissaient les fesses à l'heure du casse-croûte, que nous passions alors en baignades frigorifiées et concours de ricochets. La vallée des merveilles est une récréation. La masse sombre de la forêt de mélèzes s'ouvre sur un trésor minéral. Nous jouions à Cromagnon sur cette étendue plate et mystérieuse et nous en revenions toujours les poches pleines de minuscules ammonites et d'opercules fossiles.
Le Ventoux signe mon entrée chez les vrais randonneurs. Je gravis, grave et ravie, seule enfant de l'aventure, le géant de Provence, avec une fierté qui m'émeut encore aujourd'hui. Mon père m'encourage sous l'accablante chaleur et je m'enorgueillis de marcher dans ses pas, consciente du privilège et un peu effrayée par cette immensité minérale d'où émergent, rabougris, des moignons d'arbres desséchés. Du sommet nous longeons la crête, et je crois bien ne plus avoir d'autre conscience à l'arrivée, que ce coin de table ombragé sur lequel se succèdent les meilleurs diabolo-menthe de ma vie et du monde tout entier.
De pâturages en pierrailles, de crêtes en crozets, je fais remonter un chapelet de souvenirs sur le trajet de mes vacances. Stéphane et Gemma m'accueillent. Je vais courir petit, mais courir les Alpes, et je souris devant le couchant des montagnes.
Chateauvieux. Du beau monde aux balcons, si j'en crois mon hôte. L'une des dernières courses du challenge local attire les ambitieux. Les filles sont jeunes et affûtées, coachées par des athlètes, et du premier coup d'oeil je perçois le niveau, aussi élevé que l'altitude au départ, qui ne m'est pas coutumière.
Je suis heureuse d'être des leurs. J'ai quitté ma plaine avec un furieux besoin d'oxygène, et je me gargarise d'air et de sublimes paysages.
Je retrouve Hélène et Julie, qui définitivement et en une accolade, conquièrent la précieuse communauté des purs amis, et puis Fred, alias Gurren, animal végane bipède et roulant déjanté visiblement non carencé dont les vidéo fort bien montées me divertissent autant qu'elles m'interpellent.
Je ne sais pas à quoi m'attendre. Mais j'attends avec plaisir. Le froid matin pique un peu, mais il va faire chaud. Trop. Il est drôle ce pays, où on passe d'hiver à été Austral en une ligne d'horizon débordée du soleil !  
Le départ est corné et on monte sur bitume. Il m'avait semblé que ce n'était pas prévu. Mais j'accroche, pas mal placée devant, jusqu'à ce que la tête se décroche, et qu'en une clameur déboule sur l'arrière déboussolé. 2 km 600 de côte. Faux départ, vraie suée, mais le peloton se marre et redescend de bonne grâce. Le ton est donné : décontraction !
Les marnes. Masses anthracites. Elles craquellent sous la chaleur et ruissellent en schiste noir, formant des monts, des ravines et des crêtes instables et arides. Le train serré du départ soulève la poussière grise. Je mets un peu de temps à m'accoutumer, calant mon souffle sur un cardio un peu plus élevé que d'habitude : L'altitude a fait légèrement bouger l'horloge cardiaque.
De là haut, la vue est grandiose ! Le tracé offre un panoramique de choix. Céüze, pic de bure et vieux Chaillol exposent leurs reliefs sur une plaine verdoyante semée de taches bleues. Je me raisonne pour ne pas me retourner sur chaque trouée et me cramponne au terrain cabossé.
Dans une montée, Fred me rattrape et fait l'article. Les nombreuses pentes nous mouchent et les sous-bois rafraîchissent. La chaleur terrasse les organismes et nous faisons provision d'ombre en silence en prévision du retour dans les marnes. Je me retrouve seule au 15 ème. Revigorée par un ravitaillement prolongé. Je prends de l'assurance. Les descentes esquintent et vrillent les appuis. Je m'amuse des improbables montées à flan de collines limoneuses du haut desquelles bénévoles et photographes hilares accueillent le coureur plus égayé au fond qu'abattu, à mesure qu'approche l'écurie, et l'ultime morceau de route, bien que légèrement montant, me permet de finir presque fraiche dans un semblant d'élan gagnant.
Je prends mon temps, profite de l'ambiance amicale et de ce joyeux brouhaha à l'accent déjà chantant de cette presque Provence. File me rafraichir à la douche installée sur la place, reviens guillerette accueillir les amis et taper la causette et puis j'entends mon nom, appelé du podium, surprise vraiment de me retrouver ici, 6 ème des féminines et félicitée par catégorie.
J'ai couru les Alpes en cette mi aout. Oh, pas bien haut c'est vrai. Et puis pas bien grand. Mais je soupire les yeux plantés dans les aiguilles, et il me semble, sur le chemin du retour, que la montagne me sourit.

M.E.R.C.I Stéphane et Gemma !

lundi 6 juin 2016

Terres vives, à coeur et à corps

Je me régale !
J'ai chaussé les bons pneus. Mes Speedcross et moi on fait corps. La trace détrempée est un jeu. Droit dedans.
L'orage me réveille avant 6 heures. J'ouvre un volet sur le déluge. Noir. Tonnerre et trombes. La rue déborde et le caniveau bouillonne. Je souris. La journée sera bonne.
Dimanche un peu sur un coup de tête, j'avais longé le canal. Le fin ruban de terre bordé de hautes herbes dégringolait en torrent gris. Un rideau de grosse pluie cascadait en gouttes sonores sur l'eau. J'étais bien, comme en croisière, et tout en maintenant mon rythme, les pieds dans les flaques, j'avançais, dérangeant des hérons lourds qui se déplaçaient mollement d'une rive à l'autre, frôlant laborieusement l'eau terne.
La chape s'est craquelée dans la matinée. L'air épais déplace des nappes de bouffées chaudes. La terre s'évapore en brume volatile et sur les coteaux lumineux le ciel projette un jeu d'ombres et de lumières ondulantes. On dirait qu'une colonie invisible d'enfants dansants fait bruisser les champs de blé en herbe. La campagne s'ébroue en jolie farandole.
Le petit centre de Mènetou, encadré de vignes tendres alignées au cordeau fourmille du joyeux monde des téméraires coureurs de chemins. Ils sont venus en tribu. La diversité des courses invite la famille au complet. Chacun encourage sa chacune. Les enfants piaillent puis sérieusement s'alignent. La coulée s'élance de toute son insolente puissance juvénile. Dans les rangs ça rit, ça crie et puis passent, au rythme des vivats, les bruyantes foulées de l'enfance.
Nous sommes une bonne grappe de camarades du club. Alignés sur diverses distances. J'ai opté pour la plus grande boucle. Un 23 kilomètres. Une sortie plutôt modeste. Je me destine à de plus larges amplitudes !
Comme à chaque sortie hors stade, l'ambiance est heureuse. Il faudra que je leur dise un jour, combien ils me portent tous de leur humeur radieuse, en cette année brouillonne.
Je croque une pomme du verger voisin et je devise avec les miens, attendant le départ. L'oeil sur le plafond redevenu nuageux, nous parions sur un grain avant l'arrivée. Il nous rafraichira.
Je repère une féminine au profil de gagnante. Je range immédiatement cette info sous le cortex préfrontal que je recouvre d'une bonne dose de lâcher prise.
Et je déroule.
Le flot dévale la courte pente. Bifurque rapidement et s'engouffre dans les vignes.
L'horizon s'ouvre. Et je suis déjà bien.
Montées. Descentes. Ondulations des coteaux. La foulée s'adapte et le souffle se place.
Le ruban de coureurs s'étire déjà et je ne suis pas en tête. Je prends le temps.
Le terrain cabosse. Fraichement charrué il se disperse en bosses. Il faut louvoyer entre ornières et herbes hautes et les passages damés reposent les appuis. Le relief m'adopte doucement. Je lève le nez sur une palette de verts, de gris, d'ocres et de bruns. Des trouées de lumière aquarellisent un paysage géométrique, comme si l'orage de la nuit avait laissé tomber une éclaboussure sur une étude hexachrome de Paul Klee. Les rangs de vignes ondoient d'un trait mal assuré de terre d'ombre brûlé et les vrilles gribouillent de leur tendre vert Alizarine ces champs bien ordonnés que chapeautent placides des baraques de pierres cendrées.
Et puis, à la faveur d'un contour, là, juste après le coude, ça plonge. Le chemin se resserre sur une foulée qu'il faut sans cesse réajuster. Les ruisseaux rigolent et les rigoles ruissellent, une boue collante barbouille les traces et ça fait des grands slurp, sous la semelle grasse.
Ça commence à me plaire !
Sillons : le bois fait des vagues. Elles déferlent en boue visqueuse s'insinuant sous la chaussure. Il faut cramponner et filer droit. Tout droit. Les flaques sont si larges parfois qu'en y balançant le pied on ne sait jamais jusqu'à quel point il ira s'enfoncer ! Et ça fait des grands splatchs. Le derrière éclabousse. Je barbouille le devant. Allons-y gaiment. Je suis le train masculin. Ça commence à peiner. Certains s'arrêtent pour décrotter et je décrète que plus rien ne m'arrête.
Je rigole toute seule dans le ruisseau !
Une trouée parfois. A la faveur d'un tournant. Et puis non. Tu croyais ? La coulée verte n'est que piège. Tout ce vert d'hautes herbes frissonnantes n'est que marais. Je ris. Et puis soudain, la bas, pas si loin. J'aperçois une féminine. Fini de se gondoler : L'espace qui nous sépare est une lacune que je m'applique à combler. Je ne la rattrape qu'en deux petits kilomètres. Toujours de boue. Je suis facile et heureuse de l'être : Ma dernière course sans rien subir remonte à trop loin. Marathon de Lyon si je me souviens bien. Et bon sang que c'est bon de faire corps avec le terrain et de jouer sans peiner, ou juste assez pour se rappeler que rien n'est acquis et qu'il faut rester vigilant. Toujours.
Je passe devant en coupant un coude. Le sol est particulièrement fuyant : Il en sème un paquet ! Ce n'est plus un champ, c'est une rizière ! La cheville se tord dans le billon bute dans les mottes et glisse sur les coteaux gras. Au 18 ème kilomètre, retour à la terre ferme. Crochet dans une cours de borderie. Le chien aboie. Le traileur passe. Court passage sur le bitume. Ultime salut aux vignes. Vingt bornes.
Je cueille au passage un camarade de club. Surprise de le voir en peine : La crampe ne prévient pas. Et j'en connais un sillon depuis la SaintéLyon !
Accroche je lui dis. Je navigue à vue. Et je l'entends derrière. Je pousse un peu pour le plaisir, sur la dernière bosse. L'arrivée est tout en haut, perchée près du clocher. Une montée de rien. Les gens hèlent et applaudissent. Oui oui, je sais, je sais : Seconde !
A deux pas de la ligne arrête. Me tourne pour accueillir mon compagnon des derniers mètres. Et nous arrivons main dans la main sourire fendu jusqu'aux tempes. Crottés. Trempés mais euphoriques, de cette allégresse qui retrace en un éclat, tous ces entrainements arrachés aux jours d'avants, difficiles parfois, encouragés toujours, par toute une clique d'optimistes coureurs, jeunes, moins jeunes, compétiteurs avertis ou néophytes. Copains de club avant tout. Complices de bonheur. Surtout.

Merci aux organisateurs pour ce très joli trail !
Merci aux fabuleux bénévoles.
Mènetou en terres vives : Un trail à ressentir !


Merci au Berry Républicain et à Laurent Brière (BEtrained Production. Superbe album à voir ici )

lundi 16 mai 2016

Fox trotte

J'ai décidé de faire le grand tour. 
La route minuscule bifurque rue du paradis. Elle plonge sur trois bons kilomètres en direction de Trinquelin, le hameau qui sonne comme une promesse d'apéritif en terrasse. Dans un petit hangar, on y fait des confitures que les parisiens s'arrachent. C'est minuscule. Un moulin, dix maisons de pierres jointoyées d'arène. Trois gosses taquinent une balle, les chiens aboient mais personne n'y passe.
La chaussée criblée d'ornières voit passer plus de bétail que d'hommes. Il n'y fait jamais soleil et la forêt qui la borde semble plongée dans un illimitable sommeil.
Deux arbres rachitiques à la corne brune habillée de sphaigne retiennent un monstrueux bloc de gré. Suspendu sur un virage il nargue de sa masse ronde et suintante tout inconscient qui prendrait le risque de passer sous son ombre. On dirait qu'il respire. Et qu'il se moque. Flanqué de ses deux comparses écorsés vifs sous l'ancestral impact, il laisse passer, magnanime, tout promeneur respectueux des lieux. On serait presque tenté de saluer bien bas et d'adresser deux trois prières à l'esprit de la forêt afin de dissuader les deux portiers en chênes nés, de baisser la garde pour délivrer la bête.
Le danger passé, je déroule la foulée. Descente. Le ruisseau en contrebas chuinte tout un tas de secrets. Le filet d'eau, encore gros en cette saison, se gargarise d'histoires de bêtes. C'est tout un monde qui murmure un chapelet de fables farces, depuis la source jusqu'à la fontaine.
Le chemin rigole moins, passé la dernière maison du hameau. La forêt laisse place à la prairie grasse. Les vaches lasses ruminent leur ennui. Et puis ça remonte. Par bosses. De vagues bosquets projettent de l'ombre et l'épervier perché sur un piquet émoussé, cligne de l'oeil, l'air de penser que le promeneur abuse.
Je m'arrête un peu, sur le bas côté. Je n'ai pas beaucoup d'eau. Je bois avec parcimonie. Le ciel, l'air de rien, brasse un souffle tiède piqué des rayons d'un soleil chaque minute plus dardant.
Je m'engage sur la piste que de méphistophéliques grumiers ont tracée à travers les chênaies afin de couper au travers du relief et écourter ma sortie qui risque de me déshydrater.
Le sol criblé de fondrières, de trous et de traces épaisses, stigmates d'un frais débuscage me vrille les chevilles. Le paysage est triste, figé dans un amoncellements de troncs fluotés et de litière récemment lacérée. Je fais volte face. Redescends vers l'asphalte et je signe pour les champs et le tracé rassurant bien que plus long, d'un itinéraire balisé.
Je rumine un peu, de concert avec le bovin voisin puis je reprends mon rythme, rassurée finalement d'avoir opté pour la route et son itinéraire tout tracé. Je sais que le dernier tronçon ne sera que chemins, cailloux ruisseaux et monotraces et que, peu habituée à ce type de terrain, j'en serai bien assez tôt lasse.
La montée vers Saint Léger se fait sous une chaleur écrasante. Je courbe le dos et m'échine à avancer à bon rythme. Pas question de ralentir sapristi ! Je m'arrêterai en sous-bois, plus loin, sur le chemin de l'abbaye.
Je bifurque au calvaire. Vers la Pierre qui vire. Je ne sais pas au juste combien il me reste à parcourir avant d'atteindre l'austère monastère. Mais je sais qu'il y a de l'eau. Précieuse étape. Je me cogne de l'asphalte depuis trop longtemps déjà et d'un bond passe le fossé pour continuer sur le bas côté.
Il surgit à cet instant. Boule rousse. Bondit hors du ravin. Je le dérange en pleine chasse. 
Je me fige, goupil en fait autant. Un instant dresse son fin museau vers l'enquiquinante, jauge l'inopportune ébouriffe sa fourrure et tourne les talons. Je m'attends à ce qu'il disparaisse, d'un mouvement vif, dans les fourrés, mais il pointe sa queue en balancier, et peinardement reprend son trot, là, devant, et naturellement je suis, retenant mon souffle et mesurant ma foulée pour me caler dans son sillon. Nous parcourons vingt mètres, et cela semble long, suspendue à cet hôte qui instantanément m'enlève toute trace de relâchement. Comme si je n'étais pour lui qu'un simple humain semblable à cent mille humains, de ceux qui se laissent apprivoiser et ne voient bien qu'avec le coeur.
Et puis il a fini par bifurquer. Et je ne l'ai plus vu, d'un coup.
J'ai repris mon errance, enrichie de ces quelques secondes offertes, de cette faveur consentie par un renard devenu lièvre et qui laisse dans son empreinte une irrécusable morale. 
"Ce qui sauve c'est de faire un pas. Encore un pas. C'est toujours le même pas que l'on recommence"
Fox trotte.
Cette leçon lui vaut bien un hommage ! 

lundi 18 avril 2016

Cheverny: Un marathon Haddock ! *

* Le titre de mon compte-rendu du marathon de Cheverny était choisi bien avant de le courir - Et comme souvent pour mes articles. Quand le titre est trouvé, le reste suit.
Ecrire aujourd'hui sur ce que j'ai vécu au marathon de Cheverny relève du devoir, de l'hommage, plus que du factuel. L'exercice est difficile, tant j'ai donné et reçu d'affect sur cette course très particulière.
Bien que méticuleusement préparée pour mon 4 ème marathon, j'ai couru cette épreuve avec un volcan dans la tête et un boulet sur chaque cheville. 
Toulouse, Paris, puis Lyon* furent courus dans un état de flow très particulier et vecteurs de performance. A Cheverny, pour la première fois, j'ai vécu une course de pur labeur. 
La cause ne trouve sa réponse que dans une large part de ma vie actuelle et restera donc privée.
Si je suis allée au bout de ce marathon en conservant un chrono sous les 3h25 - et en maintenant donc ma sélection France ( IR4 ) obtenue à Lyon, c'est grâce à un coureur que je ne connaissais pas avant de m'arrêter net au 23 ème kilomètre...

Lettre ouverte à Nicolas, mon Saint Sauveur au pays de Tintin.

"Je me suis arrêtée avant. Mais je crois que tu le sais. Je me suis persuadée sur ce premier semi que tout irait bien. Je savais au fond que rien n'allait. Seule. Je me sentais seule. Ça m'est arrivé sur mon 10 km en préparation. Seule. Et j'avais arrêté. Au milieu. Sans prévenir. Net. Arraché le dossard. Pleuré beaucoup. Et puis le lendemain, effacé tout, comme une honte. Rangé ce dix foireux aux oubliettes. Et ça recommençait. Ici, dans le parc du chateau de Cheverny, alors que je m'apprête à courir la seconde boucle du marathon.
Il faudra repasser devant le chateau, là où chacun acclame son coureur. Mari, épouse, enfants, parents, amis. Il faudra reprendre le long ruban forestier qui fait des bosses. Si on lève la tête on voit le devant. Loin. Qui monte. On tournera ensuite, dans le chemin aux ornières. Puis sur cette route bitumée de plein soleil. Prendre les lacets enfin, tourner, compter les mètres qui s'ajoutent aux mètres, grappiller du temps, égrainer les foulées en pensant surtout. En pensant avant tout, de ne pas penser.
Je suis partie confiante. Certaine que ma préparation ferait la différence. Effacerait la fatigue accumulée depuis plus d'un an. Je suis partie forte. Besoin de personne. Je suis partie naïve.
La campagne est belle. Ce marathon est beau ! Oui, il l'est! Coeur de France, village au fier chateau dont les lignes au cordeau ont inspiré Hergé. Je cours à Moulinsart, Sapristi!
Allure relevée. Légère et frondeuse. Sur 5 kilomètres. Et puis les pensées sont revenues. Je ne cesse de comparer. Pourquoi n'est ce pas fluide? Tu sais, comme à Lyon! Tu ignores, alors que tu me suis déjà sans que je le sache, qu'à Lyon tout était si simple. Comme si ce n'était pas moi. Comme si la course était innée, inscrite, naturellement pré-enregistrée dans l'organisme. Elle coule comme le sang, du rouge de la conquête et de la victoire.
Je ne suis que sombre. De ce rouge oxydé qui vire au noir. Gâté.
Chaque ravitaillement est un prétexte. Chaque démarrage est une épreuve. Je repars en pensant au prochain arrêt. Ma course n'est que fragment de fractionnés. Tu le vois. Tu lis. Comment? C'est si troublant lorsque je m'arrête. Tu poses une main sur mon épaule et me conjures de continuer.
Ce sont des choses qui arrivent. La fatigue, la crampe, le classique mur du 3/4. On encourage, on tape  l'épaule en passant, mais on passe. C'est qu'on a un chrono à tenir tu sais, et je suis bien la première, sur route, à ne penser qu'à moi. J'ai bossé, coureur concurrent. Penses-tu que je vais te laisser une place au soleil! Tu crois quoi? Ralentir une seconde, c'est perdre du temps. 
C'est perdre du temps.
Je voudrais te le dire: Ne perd pas de temps Nicolas! File. Oublie moi. Oublie la loque. Elle rentrera en marchant. En coupant par le bois. Pour que personne n'ait à voir l'illustration parfaite de la défaite.
Tu n'insistes pas et c'est dans tes silences ponctués de regards confiants et amicaux que je retrouve la force de relancer.
Tu restes à ma hauteur. Me laisses à mon labeur, Tu pars devant, parfois et je vois bien au fond, que tu attends. Discret. Tu as branché un mouchard? C'est ça! Tu as collé un mouchard sur mon épaule. Chaque pensée négative est court-circuitée par un encouragement. Même quand tu es plus loin devant. Comment tu fais Nicolas? Je veux dire, comment tu lis tout cela? Suis-je si transparente à cet instant? Tu distilles les mots justes. Tu analyses mes respirations. Tu décryptes ma foulée. Patiemment. En ami. En frère. En thérapeute presque. En Humain.
" Tu es une grande coureuse Sophie. Superbe foulée. Quel travail! Tu peux continuer. Continue. Tu dois avoir confiance. Pose ton lourd bagage. Oublie le reste. Ne pense pas Sophie. Tout ce que tu réalises est grand. Tout. D'accord Sophie? Allez, suis moi, on continue! "
Tu lis en moi. T'es-tu rendu-compte de cela Nicolas? Je ne te connais pas, mais tu sais.
Je suis incapable de parler. Au kilomètre 30, en pensant à tout ce qu'il me reste à courir, je panique. Sur-ventilation. Je suis un moteur en perdition. Une mouche fauchée par les pales d'un ventilateur, je suis un râle, un noyé, un atome au coeur du réacteur. Je suis happée par le gouffre que représentent ces 12 kilomètres restants, paniquée par le constat de ce temps qui roule à une vitesse vertigineuse, me laissant collée à la paroi, écrasée par la force centrifuge de ce marathon qui m'écrase la tête et me broie les jambes.
Alors tu restes là. Encore. De tes mots qui n'attendent aucune réponse, tu calmes la tempête. Sur tes conseils, pour la première fois sur une course, je délaisse mon chronomètre. 
Je ne sais pas comment je cours, mais j'avance. Nous passons les chemins, arrivons sur la route. Ton fils à vélo, et à ta demande, exhorte les spectateurs à m'encourager. Je suis submergée de gratitude. Si physiquement je ne suis que ruines, j'ai tout un printemps qui germe sous le crâne. 
10 kilomètres d'Humanité simple et belle. Je ne cours pas. Je sauve mon monde. Je largue mes amarres  et je rame, suivant le fil d'Ariane que tu as tendu, guidée par l'écho de ta foi, égrainant la litanie de mes amis qui attendent au bout du fil, l'annonce de ma nouvelle performance.
Je traine un mur. Brique après brique, je démonte la muraille. Je cours avec la tête, cogne en dedans. Apnée. Arrêt respiratoire. Goulée, reprise. Arrêt. Apnée. Reprise.
Tu me donnes l'ordre. D'un sourire, presque triste mais si confiant. Tu me donnes l'ordre de filer devant, et d'un soupir je promets.
Au détour d'une boucle, juste après le chai, tu encourages encore. Je dois te sembler si triste. Si pauvre, si laide, accrochée à ce radeau que je fais avancer à coup de carburant solidaire.
L'arrivée s'éloigne à mesure que diminue l'amplitude de mes foulées. Je double une féminine, qui me semble si fluide, et qui s'évanouira de façon assez spectaculaire sur la ligne. Je n'ai pas ton pouvoir de lire dans les âmes.
Je grimace. J'ai mille ans quand j'arrive enfin et que j'accorde un regard à ma montre.
Il y a maldonne. Erreur. Un je ne sais quoi qui a déraillé dans le chrono qui s'affiche.
J'ai marché, tellement. Rampé, souvent. Expiré tant et tant. Et pourtant...
J'attends avec anxiété ton arrivée. Je mourrai de ne pas pouvoir te remercier!
C'est toi, encore, qui m'appelle.
Je parle enfin, me livre un peu. Tu écoutes encore, comprends, ne juges rien, portes un regard bienveillant sur mon petit moi, saupoudres ma vie passée, présente et future d'éclats de beau, répètes à quel point ma performance est belle et combien au fond, tu admires le simple fait que je sois restée debout, alors que de toute évidence, mon corps et mon âme avaient renoncé depuis longtemps.
J'ai couru Cheverny. J'ai couru pour moi, pour ponctuer une préparation offerte et travaillée avec passion. J'ai couru pour l'honneur. J'ai avancé par honte, continué pour essayer. J'ai trainé un peu, pour voir. Pour ne pas que tu perdes du temps! J'ai repris confiance, dis pourquoi pas. Admis qu'on pouvait délaisser l'idée même de performance et qu'il était bien plus difficile d'accepter de faire moins bien. Alors j'ai couru pour moi. Enfin. Définitivement. Pour la suite, pour ta main tendue pour rien. Et pour demain.
Je perds quelques secondes sur mon meilleurs temps sur marathon.
Autant dire rien.
Je gagne une leçon d'humanité. Je m'enrichis d'une montagne d'humilité, d' un souvenir lumineux, d' une histoire, encore une, simple et pure.
Combien de fois merci Nicolas, pour cette route. Combien de gratitude. 
Courir est un poème, un roman d'aventure. C'est une scène de théâtre où se jouent comédie et tragédie. 
Un marathon, c'est une douce agonie qui se ponctue de mille soleils. 
Que ta route et celle de tes précieux tiens soit belle Nicolas.
Je voulais te dire. 
Le mental n'est rien.
Sans un souffle bienveillant."











Cheverny
3h24'48"
7eme F/ 5eme FV1
* Beaucoup plus de mordant et de fun dans les compte-rendus de ces trois marathon. Promis !


lundi 21 mars 2016

Le printemps de Saint-Amant


Je n'ai vu de ma fenêtre que ce ciel opalin d'un bleu semi-précieux.
Le printemps nait aujourd'hui, des feuillets de mon éphéméride.
Chrono tourne la page sur la grande endormie de l'hiver. Siffle au monde mille renouveaux et la toile céleste de cette aube pure badigeonnée d'opaque invite l' Homme à inventer le jour.
Le froid me surprend.
Je suis sortie légère. Hésite à revenir en arrière. Retrouver l'antre et son poêle sombre au creux duquel s'éveille la flamme rassurante des longues soirées en solitaire.
L'astre clair me fait de l'ombre. Je ferme les yeux sur l'écrasante lumière. Un pas puis l'autre. Tourne délibérément le dos à ma tanière.
Je force un peu le premier souffle. Il se détache en volutes blanches et vient remplir l'espace de soupirs qui éclatent en néant comme ces bulles de savon trop lourdes dont la course s'achève avant même que d'être.
La route sombre se détache sur un paysage en négatif. Blanc épais, noir cireux. Les bocages font des bordures sur lesquelles je me fixe des repères, lignes de fuite, tuteurs de mon allant balbutiant sur ce petit matin trop vif.
Je ferme les poings sur mes doigts nus. Cligne les yeux sur l'horizon cru.
Méthodiquement pour échapper au décor froid, rentre dans mon corps, point après point.
Les pieds, marche automatique. Les mollets. Déroulent. Epaules un peu crispées. Je suis mentalement la courbe de mon dos, déverrouille un à un les muscles froissés de long sommeil.
Je me force à placer mes bras. Balanciers pour une plus juste foulée.
Le corps est une machine paradoxale, qui doit apprendre la maitrise pour devenir instinct et fluidité.
Un courant d'air me fait lever la tête sur la haie de Sycomores. Ils s'ébrouent en éclaboussures de givre et il pleut sur moi des restes de l'hiver. Je frissonne à ce concert de grelots aigus. Ils me chantonnent entre blanches et croches un chant chuintant qui cherche à chasser la frêle chaleur d'un coeur en incubation.
Je traverse les piques. Chevalière au vent mauvais. La glace s'accroche à mes yeux. Je passe sans ciller, et le ciel là bas, pourtant si clair, s'incline un peu plus bas pour m'inciter à le suivre.
Au détour d'un virage, la terre ne semble plus si basse. Les épaules se délassent et le sol se dessine en courbe maternelle sur un trait d'horizon dont la pâleur un peu plus soutenue que l'air semble aspirer d'un souffle tiède les pâles heures qui peinent à s'effacer.
J'ouvre le regard. Sur le talus, la Canche durcie de gel pleure à grosses gouttes de rosée scintillante.
La partition des champs blancs s'évapore au soleil perçant et les passereaux pressés s'affairent déjà dans les ornières des sols cabossés.
Des maisons au loin, ouvrent un oeil. Les rayons du jour caressent le grès rosé de matin. Les coiffes laiteuses des cheminées murmurent la comptine du café fumant sur les tablées paresseuses des journées chômées.
Je passe la fontaine au timide filet. Des primevères frondeuses ont ouvert une brèche dans la margelle mousseuse.
Un trait de lumière jaune se cogne au granit rose d'un joli linteau jointoyé d'arène rouge. Une paysanne ensabotée me salue de ses yeux ridés de mille rudes vies.
Je dis bonjour, bon jour !
Souriant au grand vide baigné de lumière et de promesses, je cours, confiante et rassurée sur ce long ruban descendant.
Les réminiscences de l'hiver flottent, épars, dans l'air léger.
Les souvenirs accrochent aux bras des châtaigniers des restes d' avant, Ils me frôlent puis repartent, parfois se posent, sur mes cils, et roulent en larmes purifiantes,
vers le si doux printemps de Saint-Amant.